L’odyssée du vaiseau "la Lune"


MIS EN LIGNE LE 27 février 2012



La seule image connue de « La Lune » est ce dessin réalisé en 1690 par l’artiste toulonnais Pierre Puget (navire de gauche) intitulé « Représentation de trois vaisseaux avec les marques de leurs dignités »


 Le 15 mai 1993, le Nautile, submersible de recherche de l’IFREMER, en plongée dans les eaux toulonnaises, découvre par hasard au large de Carqueiranne l’épave d’un trois mâts par 90 mètres de fond. Il s’agit d’un vaisseau du roi Louis XIV, La Lune, qui avait fait naufrage le 8 novembre 1664 avec environ 800 hommes à son bord.


Le contexte historique

Tout au long du XVIIème siècle, les nations qui naviguent en Méditerranée sont victimes des attaques des pirates barbaresques basés sur la côte algérienne aux mains de l’Empire Ottoman. Les différentes expéditions punitives menées par les Anglais, les Hollandais, les Génois, les Chevaliers de Malte et bien entendu les Français échouent.

En 1664, Colbert, exaspéré par ces échecs continuels, décide de porter un grand coup et d’occuper un des ports du littoral de Kabylie qui sert de base aux pirates. Son choix, discutable géographiquement, se porte sur Djidjelli entre les ports de Bougie et de Bône.

Une expédition forte de 63 bâtiments, dont 15 vaisseaux et frégates, et près de 9.000 hommes (équipages inclus) se réunit à Toulon à partir du mois de mars 1664. Elle est placée sous le commandement de Charles-Félix de Galéan, Comte de Gadagne, lieutenant général, préféré par le Roi à son cousin François de Vendôme, Duc de Beaufort, grand amiral de France depuis 1663 mais dont le passé « frondeur » n’inspirait pas confiance au Roi Louis XIV. Le duc de Beaufort, à qui échoit de fait le commandement suprême, est néanmoins présent et cette dualité dans la responsabilité de l’entreprise va peser lourd sur le déroulement des événements.

Le comte de Gadagne est assisté du comte de Vivonne et de M. de la Guillotière.

La flotte, aux ordres d’Abraham Duquesne et du Chevalier Paul, appareille de Toulon le 2 juillet 1664, et après un détour par les Baléares pour récupérer des galères de Malte, entre dans le golfe de Bougie le 21 et mouille devant Djidjelli le 22 au soir.

Les Kabyles résistent mieux que prévu et sont bientôt soutenus par une armée turque venue d’Alger en septembre. En octobre, Djidjelli est assiégée par les Turcs et la bataille s’enlise. Beaufort reçoit l’ordre du Roi, informé des problèmes de relations de commandement, de reprendre la mer pour mener la chasse aux pirates, il appareille le 22 octobre ; le comte de Gadagne reste et conserve le commandement des troupes à terre.

La situation du corps expéditionnaire devient vite intenable et l’ordre est donné le 30 octobre d’évacuer grâce aux quatre vaisseaux (le Dauphin, le Soleil, la Notre Dame et la Lune), une flute et un brûlot commandés par le marquis de Martel arrivés en renfort le 22 octobre et demeurés sur place. La retraite se change en déroute, et l’armée a perdu 2.000 hommes.


Le retour à Toulon

La petite flotte du Marquis de Martel appareille dans la hâte dans la journée du 31 octobre et fait route vers Toulon, abandonnant une partie de son artillerie (46 canons et 50 mortiers en bronze) et un millier de mousquets, faute, notamment, de disposer de mâts de charge.

La Lune est un vaisseau de troisième rang armé de 48 canons, construit au début des années 1640, sous Louis XIII et Richelieu. Le vaisseau, commandé par François de Livenne, Commandeur de Verdille, chevalier de Malte, compte 350 hommes d’équipage. Il a embarqué devant Djidjelli dix compagnies du 1er Régiment de Picardie soit environ 800 hommes, ce qui porte à près de 1.200 le nombre des hommes embarqués sur un bateau de moins de 43 mètres de long à la flottaison et 10 de large et d’un tonnage de 800 tonnes.

Le navire est fatigué, il fait eau par l’avant et ses pompes de cale peinent à contenir l’envahissement. Il arrive tant bien que mal à Toulon le 6 novembre 1664.

Mais le 8 août 1664 Toulon a connu son premier cas de peste et dès le mois de septembre l’épidémie s’est étendue, d’abord à Toulon, où une moitié de la population périra, puis vers Ollioules et Hyères puis Cuers. La peste aurait été amenée dans des rouleaux de soierie de Smyrne transportés par un navire marchand, le Lion. L’épidémie entraîne une « serrade » (nota) de six mois.

L’amirauté prend alors la décision de mettre en quarantaine à Porquerolles les quatre vaisseaux qui rentrent de Djidjelli.

Malgré les protestations de son commandant et après que deux maitres charpentiers, envoyés par l’Intendant de la Marine Testard de la Guette, aient déclaré le vaisseau apte à naviguer sur une aussi courte distance, La Lune doit appareiller et un dernier coup de vent aura raison d’elle, au sud-ouest du Cap Carqueiranne par 90 mètres d’eau. Au dire du Duc de Beaufort, qui assiste au naufrage, le vaisseau a coulé « comme une bloc de marbre ».

Le naufrage fait environ 800 morts, une partie du régiment de Picardie, environ 400 hommes, ayant été transbordé à Toulon à bord du Mercoeur. Le général de La Guillotière est au nombre des victimes et il y aura moins d’une centaine de rescapés, récupérés par les chaloupes du Saint-Antoine qui suivait la Lune. Le commandeur de Verdille, âgé de 80 ans et l’un des seuls à savoir nager sur son vaisseau, gagnera la côte par ses propres moyens, agrippé à une planche.


En conclusion

Il est probable que l’échec, pour ne pas dire la déroute de l’expédition, entaché par la perte d’un vaisseau et de plusieurs centaines d’hommes dans des conditions plus que discutables au plan du commandement, a largement participé au naufrage, dans l’oubli celui là, de la frégate du Roi Soleil.

Les archéologues s’accordent à considérer cette épave comme l’un des témoignages les plus prometteurs sur la marine et les armements du XVIIème siècle et à ce titre elle mérite une attention toute particulière. Mais l’on n’aurait garde d’oublier que la Lune constitue aussi la dernière demeure de plusieurs centaines d’hommes, marins de la frégate et soldats du Régiment de Picardie qui tous méritent que l’on respecte et honore leur mémoire.

 

Nota – La serrade, « plus haute expression du principe d’isolement appliqué à une épidémie contagieuse » consistait à enfermer chaque famille dans sa maison en lui interdisant toute communication avec l’extérieur, ce qui comportait l’obligation de fournir à chacun tout ce qui lui était nécessaire pour subvenir à ses besoins.